Le Voyageur & les 3 Maçons Tailleurs de Pierre

Voyage et évolution d'un texte de 1922 à aujourd'hui

Par Thierry R. BACHMANN

Régulièrement, je vois réapparaître la fable du voyageur et des 3 tailleurs de pierre partagée comme un marronnier chaque année.

Par exemple, celui extrait du roman "Le printemps des Cathédrales", de Jean Diwo, ce dernier est un écrivain très approximatif (je vais resté poli et consensuel) concernant sur les substrats historiques, usant parfois d'amalgames et anachronismes largement démystifiés, sitôt qu'on s'y intéresse sérieusement.


Tenez, mes fils, il me souvient d'une histoire que m'a contée mon maître, le grand Verlandon, lorsque je suis devenu compagnon :

« Trois hommes travaillent sur un chantier. Un passant demande :

– Que faites-vous, braves gens ?

– Je gagne mon pain, dit le premier.

– J'exerce mon métier, dit le second.

– Je bâtis une cathédrale, dit le troisième. »

Celui-là était un compagnon ! Et bien, le temps n'est pas loin où tu vas savoir manier le compas et l'équerre et où tu auras la connaissance des grandes lois de la Géométrie et de l'Harmonie. Alors du deviendras compagnon. Mais ce n'est pas moi qui en déciderai.

C'est ici une version, non pas la plus fréquemment reprise, mais qui plait beaucoup dans les mouvements culturels maçonniques vu les ingrédients :

– Mythe des "Batisseurs de Cathédrales" dont les franc-maçons seraient des héritiers de leurs secrets et traditions fantasmés comme inchangés

– Equerre & Compas, Géométrie, Voyage, Compagnon, Glorification du Métier

Autant de mots clés qui inspirent, que dis-je, transportent nombre de frères et soeurs dans leurs spéculations, dans leurs réflexions symboliques et allégoriques, voir les planches...

Me voici donc parti pour une nouvelle enquête sur la paternité, et la version d'origine qui ne manquera pas de surprise.

Charles Peguy ou le spécialiste des paternités de textes qu'il n'a jamais écrit

Peinture sur huile de Jean-Pierre Laurens (1908)

Rapidement, je retrouve divers blogues avec un texte très similaire, hormis la moralité de l'histoire, mais qui attribue la fable à un auteur très connu, Charles Peguy (1873-1914).

Mais cet écrivain, essayiste et poète a aussi une grande Tradition postmortem de se voir attribuer des textes qu'il n'a jamais écrit !

Et bien, aucun surprise, la fable n'est pas de lui, je n'ai retrouvé aucun texte similaire venant de cet écrivain..

Version attribuée à l'écrivain, essayiste, poète Charles Peguy (1873-1914)

En se rendant à Chartres, Charles Péguy aperçoit sur le bord de la route un homme qui casse des cailloux à grands coups de maillet. Les gestes de l’homme sont empreints de rage, sa mine est sombre.

Intrigué, Péguy s’arrête et demande :

- « Que faites vous, Monsieur ? »

- « Vous voyez bien », lui répond l’homme,

« je casse des pierres ». Malheureux, le pauvre homme ajoute d’un ton amer :

« J’ai mal au dos, j’ai soif, j’ai faim. Mais je n’ai trouvé que ce travail pénible et stupide ».

Un peu plus loin sur le chemin, notre voyageur aperçoit un autre homme qui casse lui aussi des cailloux. Mais son attitude semble un peu différente. Son visage est plus serein, et ses gestes plus harmonieux.

- « Que faites vous, Monsieur ?», questionne une nouvelle fois Péguy.

- « Je suis casseur de pierre. C’est un travail dur, vous savez, mais il me permet de nourrir ma femme et mes enfants. ». Reprenant son souffle, il esquisse un léger sourire et ajoute :

« Et puis allons bon, je suis au grand air, il y a sans doute des situations pire que la mienne ».

Plus loin, notre homme, rencontre un troisième casseur de pierre. Son attitude est totalement différente. Il affiche un franc sourire et il abat sa masse, avec enthousiasme, sur le tas de pierre. Pareille ardeur est belle à voir !

« Que faites-vous ? » demande Peguy

« Moi, répond l’homme, je bâtis une cathédrale ! »

Plus ancienne source française : Paul Bernard


Des recherches plus avancées dans les librairies numérisées me donnent en source francophone la plus ancienne, un texte de Paul Bernard, intitulé "Idéal" dans le "Journal des Instituteurs et des Institutrices" du 11 Janvier 1930.

Paul Bernard, après avoir été inspecteur primaire à Sétif, il a été Directeur de l'Ecole Normale d'Instituteur d'Alger Bouzarea de 1896 à 1909, inspecteur primaire à Paris en 1909 puis Directeur de l'Ecole Normale d'Instituteur de la Seine. Il publia des ouvrages pédagogiques et des articles à destinations du personnel enseignant.

Dans son propos "Idéal", il s'adresse aux jeunes instituteurs et mettant l'emphase sur l'Idéal qui doit guider l'enseignant.

Au delà du fait que la fable soit surtout pour introduire un argumentaire envers les jeunes enseignants, Paul BERNARD indique que cette fable provient d'un écrivain anglais, mais sans le citer ... Cela aurait été trop simple de citer ses sources...

Article "Idéal" de Paul Bernard

Un écrivain anglais fait le récit suivant :

Trois ouvriers taillent des pierres dans un chantier pour la construction d'une cathédrale. Je demande à l'un :

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Je taille des pierres.

– Et toi ? dis-je au second.

– Je gagne un shelling de l'heure.

Alors je me retourne vers le troisième :

– Et toi, que fais-tu ?

– Je bâtis une cathédrale.

Ce dernier seul a un idéal. Ses deux compagnons sont des manoeuvres, qui les yeux fixés à terre, se traînent lamentablement dans l'ornière banale.


Et vous, jeunes éducateurs, avez-vous un idéal ? Apprenez-vous à lire, à écrire, à compter, ou formez-vous des esprits et des coeurs ? Dans l'éducation que vous vous donnez à vous-mêmes, vous proposez-vous seulement la conquête de diplôme et l'amélioration de votre condition matérielle ou, avant tout, la réalisation, en vous, du règne de l'esprit ? Se fixer énergiquement une grande fin, voilà l'essentiel ressort de notre activité. Notre volonté a toujours besoin d'un stimulant. Si un haut idéal l'illumine et l'échauffe, elle passera sans faiblesse de la spéculation à l'action. La vraie foi, qu'elle soit religieuse ou laïque, est agissante. Elle ne s'accommode pas du dilettantisme, qui, à le bien prendre, n'est qu'un scepticismo s'attachant aux symboles plus qu'à leur contenu, aux signes plus qu'aux choses signifiées, et qui, d'habitude, se dépense en protestations verbales.


L'idéal qui ne se réalise pas, n'est qu'une imagination, une ostentation, parfois même une hypocrisie. Savourer son moi, se complaire au jeu des idées, et, du rivage, regarder ceux qui luttent contre les vagues, c'est là une attitude d'alanguissement voluptueux, toute contraire à celle que requiert une virile éducation de soi-même. Evertuez-vous, travaillez de toutes vos forces à donner corps à votre rêve. « Il ne suffit pas au peintre, dit un critique, de regarder dans les nuages en s'écriant : Quelle déesse je vois / Cela ne fait pas la déesse sur la toile. Et il n'est même pas vrai que lui-même voie une déesse. Il la conquiert seulement en la peignant.. » Redites-vous, avec Descartes : « Je suis une chose imparfaite qui tend, qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je suis. » Ce « meilleur », ce « plus grand », cet idéal enfin, il ne faut jamais le perdre de vue. Que vous réfléchissiez, que vous écriviez, que vous vous livriez à des divertissements, vous devez conserver à votre « meilleur moi » sa primauté incontestée. Des élans fugaces que suivent de perpétuels retombements n'assurent pas un progrès réel. Une tension continuelle s'impose. Là-dessus, des gens soi-disant pratiques vous répeteront : « Apportez dans l'éducation de vous-mêmes moins de rigueur et surtout moins d'ambition ; n' adoptez pas une attitude trop difficile à tenir, ne vous condamnez pas à des chutes décourageantes; ne regardez pas au-dessus de votre tête, de crainte d' achopper à tous les cailloux de la route; mesurez votre idéal à votre force ou, plutôt à votre faiblesse.


Fermez l'oreille jeunes gens, à ces propos trop prudents. La médiocrité où l'on veut vous enfermez serait le tombeau de toutes vos aspirations et de toutes vos espérances. C'est par sa grandeur, c'est par sa beauté que l'idéal constituera un dérivatif assez puissant pour vous détourner des passions, des préventions, des préjugés et qu'il vous élèvera, dans une montée sans fin, de la matière vers l' esprit. L'échelle de Jacob s'appuie sur la terre, mais elle touche le ciel.


Persuadez-vous que ce n'est pas la matière qui engendre l'esprit, ni le médiocre, le meilleur. L'idéal provoque un permanent « lancement d'amour » parce qu'il est très élevé. Le Christ, Marc-Aurèle, Epictète ne proposent pas à leurs disciples de ces petites vertus courantes dont se satisfait les âmes vulgaires. Ils montrent à l'humanité la divinité à imiter. Quand Michel-Ange sculptait son Moïse, il ne limitait pas son ambition à obtenir une ressemblance parfaite avec le modèle vivant qui posait devant lui. Dans son esprit habitait un modèle idéal et c'est celui-ci qui guidait son ciseau. N'avez-vous pas vous aussi votre statue à sculpter ? Placez donc votre modèle idéal très haut — toujours plus haut ! — dans le monde des grands esprits et des âmes héroïques. Alors vous vivrez de la vraie vie, de la vie de ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime, ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, ou quelque saint labeur, ou quelque grand amour.

PAUL BERNARD

Plus ancienne source anglophone : Paxton Hibben

Harris & Ewing, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Aussi loin que j'ai réussi à remonter les sources, j'ai retrouvé un article publié le 1 Février 1922 dans l'hebdomadaire évangeliste "The Brethren Evangelist". L'auteur, Paxton Hibben (1880-1928), fut militaire, journaliste, diplomate, et humanitaire.

Après la première guerre mondiale, il alla en Arménie, où il s'impliqua lourdement auprès de la Croix-Rouge, mais aussi de la Near East Relief (actuellement Near East Relief Foundation), pour sauver des enfants lors de la famine sovétique (1921-1922), il a publié plusieurs ouvrages sur cette catastrophe humanitaire.

Mort de pneumonie, ses cendres furent transférées à Moscou à la demande du Gouvernement soviétique, et y reçu les honneurs nationales en "Ami de l'Union Soviétique" pour ses actions lors de la famine.

Le conte est une introduction pour promouvoir les actions de la Near East Relief, et témoigner des actions locales effectués par des enfants autour de l'American Junior Red Cross en Tchecoslovaquie.

Version Originale du texte "Enthusiam" de Paxton Hibben (en-GB)

A man came to three stonemasons cutting stone in a great enclosure.

"What are you doing?" he asked the first.

"Working for $5 a day," the stonemason answered.

"What are you doing?" the man asked the second.

"Trimming this — can't you see?" the stonemason replied.

The man approached the third stonemason. "What are you doing?"

"I am building a cathedral," said the third stonemason.

And there, you see, is the whole secret of enthusiasm. You cannot buy it at $5 a day or at any other amonnt. There can be no enthusiasm in chipping stone or doing any other mechanical task. But the man who builds a cathedral — his part of it — is a fellow with God, for he is a creator, too. If you don't believe it, have a look at the cathedral at Milan, or that at Cologne.

Now this thing that the Near East Relief is trying to do — this saving of a whole people from hideous death — is a eathedral greater thant St. Sophia. It is built of human lives, and its walls of flesh and blood house the unconquerable soul of a race. No man can be mean or niggardly or selfish or petty who has this vision constantly before him.

When you find someone to whom this work of the Near East Relief — this fine work of building a vast human cathedral — means nothing; who seems to you to be petty and hypercritical; don't seold, don't sulk, don't despair — HELP HIM TO GET BACK HIS VISION.

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A REAL SACRIFICE

Many touching stories are coming to this country concering the unselfishness of the children of the Junior Red Cross of Czecho-Slovakia. Perhaps it is because theses children have so little to give tht they find such happiness in the luxury of giving. The children of Czecho-Slovakia found so much happiness in playing health games and in doing the many things which the representatives of the Junior American Red Cross suggested for their benefit, that they organized a Junior Red Cross of their utmost to relieve the suffering of the children of Russia.

A few months after the Czech Juniors were organized, they launched their effort to provide food and clothing for the ragged and huyngry children of Russia, an effort which calls, among other tings, for doing without all fats one day in each week in order to save this important food element to be sent to those more hungry thant themselves. The representative of the Junior American REd Cross was greatly impressed by the seriousness of the Czech children when she went to her office in Prague one moring to begin her day's work. Standing before the door was a bedraggled little child whose moist fists cultched 600 dirty Czech kronen. These the cild presented with many flutterings of excitement, and the announcement that the money had been raised for Russian refugee children by means of a small entertainment given by the girls and boys in a neighboring orphanage. Those parentless children had caught the spirit of the Junior Red Cross and although their means were pitifully small they were not to be denied the joy of unselfish service for others.

Version Traduite du texte "Enthusiam" de Paxton Hibben (fr-FR)

Un homme s'approcha de trois tailleurs de pierre qui taillaient des pierres dans un grand enclos.

"Que faites-vous ?" demanda-t-il au premier.

"Je travaille pour 5 dollars par jour", répondit le tailleur de pierre.

"Que faites-vous ?" demanda l'homme au second.

"Je taille ça - tu ne vois pas ?", a répondu le tailleur de pierre.

L'homme s'approche du troisième tailleur de pierre. "Que fais-tu ?"

"Je construis une cathédrale", répond le troisième tailleur de pierre.


Et là, vous voyez, se trouve tout le secret de l'enthousiasme. Vous ne pouvez pas l'acheter à 5 $ par jour ou à un autre montant. Il n'y a pas d'enthousiasme à tailler la pierre ou à effectuer toute autre tâche mécanique. Mais l'homme qui construit une cathédrale - sa part - est un semblable avec Dieu, puisqu'il est, aussi, un créateur. Si vous ne le croyez pas, regardez la cathédrale de Milan ou celle de Cologne.


Cette oeuvre que le Near East Relief tente de réaliser - sauver un peuple entier d'une mort atroce - est une cathédrale plus grande que Sainte-Sophie. Elle est construite de vies humaines, et ses murs de chair et de sang abritent l'âme invincible d'une race. Aucun homme ne peut être méchant ou mesquin, ou égoïste s'il a cette vision constamment devant lui.


Quand vous trouvez quelqu'un pour qui ce travail du Near East Relief - ce beau travail de construction d'une vaste cathédrale humaine - ne signifie rien ; qui vous semble mesquin et hypercritique ; ne vous plaignez pas, ne boudez pas, ne désespérez pas - AIDEZ-LE A RETROUVER SA VISION.

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UN VRAI SACRIFICE

De nombreuses histoires touchantes parviennent à notre pays à propos de l'altruisme des enfants de la Junior Red Cross de Tchécoslovaquie. C'est peut-être parce que ces enfants ont si peu à donner qu'ils trouvent un tel bonheur dans le fait de donner. Les enfants de Tchécoslovaquie ont trouvé tant de bonheur à jouer à des jeux de santé et à faire de nombreuses activités que les représentants de la Junior American Red Cross ont suggérées à leur intention, qu'ils ont organisé une Junior Red Cross de leur choix pour soulager les souffrances des enfants de Russie.


Quelques mois après avoir été organisés, les Juniors tchèques ont entrepris de fournir de la nourriture et des vêtements aux enfants en haillons et affamés de Russie, un effort qui exige, entre autres, de se passer de toutes les graisses un jour par semaine afin de conserver cet important élément alimentaire pour l'envoyer à ceux qui ont plus faim qu'eux. La représentante de la Junior American Red Cross a été fortement impressionnée par le sérieux des enfants tchèques lorsqu'elle s'est rendue à son bureau à Prague un matin pour commencer sa journée de travail. Devant la porte se tenait un petit enfant débraillé dont les poings humides contenaient 600 couronnes tchèques sales. L'enfant les présenta avec beaucoup d'excitation et annonça que l'argent avait été collecté pour les enfants réfugiés russes grâce à un petit spectacle donné par les filles et les garçons d'un orphelinat voisin. Ces enfants sans parents avaient saisi l'esprit de la Junior Red Cross et, bien que leurs moyens fussent pitoyablement faibles, ils ne devaient pas être privés de la joie d'un service désintéressé pour les autres.

Il est toujours instructif de voir comment un texte est repris pour d'autres objectif. Ici :

  • Nous partons d'un texte promouvant la bienfaisance en 1922,

  • A un appel à l'idéal dans l'action d'enseigner en 1930,

  • Aujourd'hui des reflexions philosophiques sur le Développement Personnel glorifiant le travail de l'artisan.

A titre personnel, les deux premières sources, d'abord celle de Paxton Hibben, puis de Paul Bernard bien plus riches, les versions très contemporaines sont bien plus superficielles comparativement.

Si çà, ce n'ai pas un grand écart, je ne sais pas comment cela s'appelle !

Thierry R. BACHMANN

04/01/2022